Bernard Buffet « Le grand dérangeur » : retour sur le documentaire de Stéphane Ghez

Publié le : 13 décembre 20198 mins de lecture

C’est l’un des peintres français les plus importants du XXe siècle, et pourtant, ses œuvres sont très peu connues. Quant à l’homme, tantôt adoré, tantôt critiqué ; il aura toujours été en marge, notamment dans le monde de l’art qu’il méprisait. Le film documentaire réalisé par Stéphane Ghez revient sur cet incroyable artiste et cherche à connaître les raisons de ce mépris qui aura toujours poursuivit Bernard Buffet.

Bernard Buffet, un artiste populaire

Dès ses plus jeunes années, Bernard Buffet connait un succès fulgurant. A 15 ans il réussit le concours d’entrée de l’École nationale supérieure des beaux-arts, en décembre 1943. Artiste déjà accompli, il expose son premier tableau en 1946 au Salon des moins de trente ans à la Galerie des beaux-arts. Remarqué par des grands collectionneurs d’art et des marchands reconnus dans le milieu de l’art, Bernard Buffet vit pour et grâce à ses peintures. Après avoir été le compagnon de Pierre Bergé (qui le quitte pour Yves Saint Laurent), il épouse Annabel Schwob qui sera sa femme et sa muse jusqu’à la fin de sa vie. Son style inimitable est très apprécié du grand public. C’est d’ailleurs le peintre vedette de l’après-guerre. Dans un article du « Monde », le journaliste Philippe Dagen dit de lui : « Bernard Buffet est la vedette de la peinture comme Johnny Hallyday est l’idole de la chanson. » En effet, pendant les 30 Glorieuses, on voit apparaître le début de la société de spectacle. Très apprécié par les intellectuels de l’époque, on le voit dans le magazine Paris Match avec Françoise Sagan et Cocteau. D’ailleurs, ce dernier disait de lui qu’il était « le peintre du manque et de la rareté ».

Bernard Buffet connaît également un succès retentissant à l’étranger. Il expose dans le monde entier alors qu’il n’est âgé que d’une trentaine d’année. Venise, New-York, Berlin… Mais c’est au Japon que son succès est le plus important. Ses toiles de Clown, ses autoportraits et ses paysages sont adorés. En 1973, un musée à son nom est inauguré. D’ailleurs, fidèle à lui-même, il ne sera pas présent lors de cette inauguration refusant ce type de mondanité. C’est sa femme qui le représentera. Ce musée détient environ 2 000 œuvres de l’artiste expressionniste. Une gloire qui en agace certains, et notamment dans le monde de l’art où la critique est acerbe avec ce prodige de la peinture.

« Bernard Buffet le grand dérangeur » : décryptage d’un rejet

Bernard Buffet est un artiste qui a toujours suscité la controverse. C’est d’ailleurs le sujet principal du film documentaire de Stéphane Ghez : pourquoi Bernard Buffet a-t-il été autant jugé ? L’idée est de décrypter le rejet qu’a suscité l’artiste. Décrié par la critique artistique, il sera presque toujours boudé par les élites du monde de l’art. Un mépris réciproque puisque Bernard Buffet avait horreur des mondanités artistiques. Si au tout début de sa carrière la critique reconnaît le talent de l’artiste, il obtient d’ailleurs le Prix de la critique avec le tableau Deux hommes dans une chambre en 1948, il n’en sera pas de même tout au long de sa vie. Après son mariage avec Annabel Schwob on lui reproche sa vie de mondain, ses déménagements réguliers, sa fortune, sa Rolls-Royce, et ses apparitions dans les magazines populaires comme Paris Match.

Ses œuvres elles aussi dérangent : elles plaisent autant qu’elles importunent. Les critiques artistiques n’aiment pas Bernard Buffet. Pourquoi ? C’est sans nul doute à cause de l’engouement populaire pour cet artiste aux peintures mélancoliques, au style inimitable. Bernard Buffet travaille essentiellement en série, cette façon de procéder sera elle aussi critiquée. On lui reproche de faire la même chose et de standardiser ses œuvres. L’inventeur d’un réalisme social est alors boudé par le monde de l’art. Bernard Buffet devint même un sujet de « national embarassment » pour reprendre les termes de son biographe anglais Nicholas Foulks.

Bernard Buffet, l’homme derrière l’œuvre

Stéphane Ghez a voulu dans son film documentaire revenir aussi sur l’homme derrière l’œuvre. Cette partie essentielle du film permet de mieux comprendre ses peintures et surtout sa façon de travailler. D’ailleurs, de nombreuses personnes ont participé au film, notamment l’un de ses fils, Nicolas Buffet (Bernard Buffet et Annabel ont adopté 3 enfants), mais aussi Pierre Bergé qui possède environ 200 peintures de l’artiste. Bernard Buffet était en réalité un grand timide, préférant travailler sans relâche dans son atelier plutôt que de courir les expositions. Grands amateurs de musées, il puise son inspiration dans les plus grandes œuvres de Jacques-Louis David, Théodore Géricault et Gustave Courbet. Il évoquait son métier avec beaucoup de recul dans l’une de ses biographies rédigées par Yann Pichon : « la peinture n’est pas un métier qui se résonne, c’est un acte instinctif ». C’était un homme qui aimait se confier à travers ses peintures et dévoiler ses réflexions sur son métier. Boulimique de travail, il a créé environ 8 000 œuvres en 50 ans. Son travail est le reflet de sa personnalité, sa peinture était pour lui son oxygène, sa raison d’être. D’ailleurs, en 1997, quand on lui décèle la maladie de Parkinson il tentera de continuer son activité en se tenant la main pour éviter de trembler. Malheureusement, la maladie étant plus forte que lui, il met fin à ses jours en 1999 dans son atelier du Domaine de la Baume près de Tourtour dans le Var.

C’est seulement en 2016, qu’une rétrospective de l’artiste est organisée par le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Ce n’était pas arrivé depuis 1958, à l’époque c’était à la galerie Garnier ! Dans le même temps, en partenariat avec la chaîne de télévision Arte, Stéphane Ghez décide de revenir sur cet artiste moderne, peintre témoin de son temps. Celui dont le trait noir a marqué la sensibilité et le regard de la France des Trente Glorieuses est aujourd’hui considéré comme le précurseur du Pop Art.